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Son amitié avec Auguste Rodin

(1848-1930)

Paul Marie Joachim Vivier (3ème partie)

Le docteur Vivier ami d’Auguste Rodin :
Ce troisième et dernier volet de la vie de Paul Vivier sera consacré à la longue amitié de plus de trente ans qui unit le médecin au célèbre sculpteur Auguste Rodin.
(Si ce chapitre a pu s’écrire ainsi, c’est en partie grâce, à l’aimable collaboration de madame Germaine Pierre, épouse Velluet, petite-nièce de Paul Vivier et de madame Véronique Mattiussi, responsable scientifique du fonds historique des archives du musée Rodin Paris. Elles nous ont permis d’avoir accès à la correspondance conséquente entre P. Vivier et A. Rodin. Nous leur adressons ici nos plus vifs remerciements).
C’est donc, en parcourant ces lettres et en vous en présentant quelques extraits que nous allons essayer d’appréhender la proximité, voire l’intimité, entre ces deux hommes.
Rodin disait souvent que le docteur Vivier avait sauvé sa femme, Rose Beuret.
Ceci est confirmé par ce que le maître écrivit au médecin vers 1914, en lui dédicaçant son livre « les cathédrales de France » :
« A l’actif et savant docteur, au docteur Vivier qui a sauvé ma femme son viel [vieil] ami, signé Rodin ».

Alors, comment se sont-ils connus ? Comment sont-ils devenus amis ?
Avant de devenir le grand personnage mondialement connu, Auguste Rodin vécut chichement durant plusieurs années.
A la mort de son père vers 1884, il s’installa avec Rose Beuret, sa compagne, 71 rue de Bourgogne, dans un appartement de 3 ou 4 grandes pièces pauvrement meublées, à proximité de l’hôtel Biron.
En 1885, Rose, de santé fragile étant tombée malade, envoya chercher le docteur Vivier que lui avait recommandé sa blanchisseuse qui avait été satisfaite de ses soins.
Paul Vivier venait de soutenir sa thèse de doctorat quelques mois auparavant, Rose aussi fut satisfaite de ses services et de sa « cordiale bonhomie ». Elle le sollicita à plusieurs reprises et se prit de sympathie pour lui.

Auguste Rodin et Rose Beuret

Auguste Rodin (1840 1917) avec sa compagne Rose Beuret
dans le jardin de la villa à Meudon (L’Illustration magazine 1916)

Ainsi, Auguste Rodin fut soulagé de pouvoir s’appuyer sur cette personne digne de confiance. C’est une longue collaboration qui s’installera entre le médecin et le sculpteur.
En 1886, bien que le médecin déménage à Chalo-Saint-Mars, dans l’Essonne, Rose continua à faire appel à ses services, dès qu’elle était malade. C’est une véritable amitié qui, rapidement se concrétisa, car dans une lettre datée du 1er juin 1886, le docteur Vivier écrivit à madame Beuret pour l’inviter à venir passer quelques jours à Chalo, sur les recommandations de Rodin qui se trouvait à Londres. « …Je [Vivier] viendrai vous chercher au train de 7h50…à la gare d’Etampes… ».
Le médecin lui demanda aussi, de faire quelques emplettes au Bon Marché, avant de prendre le train.
Un autre évènement important, lié à la santé de Rose, scellera définitivement cette amitié.
Ceci est raconté par Judith Cladel, biographe de Rodin, dans son livre : « Rodin, sa vie glorieuse et inconnue ».
En effet, le docteur venait de quitter Chalo pour s’installer au Châtelet-en-Brie, en Seine-et-Marne. « …Il y reçut bientôt un appel angoissé de Rodin. Rose souffrait d’une crise cardiaque qui semblait des plus graves et elle était soignée par un médecin de quartier qui avait prescrit des doses de caféine. M. Vivier la trouva délirante… Il en conclut que la caféine avait intoxiqué la malade et amené dans cet organisme de grande nerveuse ces désordres d’effrayante apparence. La morphine la calma et, quelques jours plus tard, le docteur Vivier lui offrit de l’emmener achever sa convalescence chez lui ».
Rose se rétablit, au grand soulagement de son compagnon.
A partir de ce moment, Rodin en sera reconnaissant à Vivier, jusqu’à sa mort ; une complicité indéfectible et une amitié sincère s’installeront entre les 2 couples.
Vivier et Rodin entretinrent une correspondance épistolaire assidue, de 1885 à 1917.
Lors de ces échanges, A. Rodin ne tarit pas d’éloges à l’endroit du docteur Vivier, « …ce petit Rouergat à l’originale et fine physionomie, qui plaisait par la vivacité de son intelligence de méridional… », et envers son épouse. Les superlatifs ne manquent pas ; en voici un florilège que l’on retrouve dans de nombreux courriers : « …Vous êtes la providence de votre village…nous savons que vous avez l’habitude d’être notre dieu tutélaire…notre cher libérateur…A vous cher ami et madame Vivier mes hommages affectueux…J’envoie mes remerciements à madame Vivier qui a été une vraie sœur de charité avec son bon cœur… ».

Rodin chez Vivier au Châtelet :
Pour Rodin, Le Châtelet devint avant tout, un lieu de repli, un refuge ; « c’est là qu’il s’enfuyait », pour se ressourcer.
Chaque fois que le sculpteur avait besoin, de « prendre l’air », « de venir se reposer au Châtelet » ou d’y envoyer, Rose, son épouse, pour être soignée ou pour y être accueillie quand il était en voyage à Londres, Rome ou en train de parcourir la France, « afin qu’elle ne s’ennuie pas », il faisait appel au docteur.
Le couple Vivier était rassurant pour le maître, apaisant et toujours à l’écoute. Anna Vivier, était une confidente sûre, dont Rose, « Rosette », comme elle se nommait familièrement, n’avait pas besoin de se méfier.
Rose qui souffrit, sa vie durant, du rapport de Rodin aux femmes, pouvait compter sur son amie qui était décrite par Judith Cladel comme « …une femme simple, bonne, d’âge mûr, d’un physique qui ne pouvait en rien exciter la jalousie toujours à vif de Rose… ».
Rodin envoyait toujours un petit mot pour dire qu’il aurait aimé venir déjeuner avec Rose, ou passer quelques jours au Châtelet.
Jamais ou presque, le docteur ne déclinait une demande venant du maître.
Celui-ci arrivait toujours par le train à Melun ou à Bois-le-Roi.
Souvent, il rejoignait Le Châtelet en voiture de louage, mais il n’était pas rare que Vivier vienne le chercher à la gare.
De nombreuses lettres de Vivier étaient des invitations à venir leur rendre visite à la belle saison, surtout lorsque le jardin et le verger commençaient à fleurir ou à donner des fruits.
C’est ainsi, que Rodin et son épouse aimaient à se régaler des belles pommes, ou du raisin bien mûr et de tous les fruits de saison que Vivier avait en son verger. Ils venaient aussi faire provisions de miel pour l’hiver, car le bon docteur devait avoir sur ses « terres » quelques ruches.
Il était fréquent aussi que Vivier envoie par le train de Fontaine-le-Port, une corbeille de fruits, une poule faisane ou un lapin, prêts à être consommés, comme ce fut le cas le 15 janvier 1903, lorsque le docteur expédia ainsi, « …un oiseau qui je l’espère se comportera bien à table. Il devrait être à point ces jours-ci… ».
Il arrivait parfois que Rodin soit malade. Il appelait Vivier pour qu’il lui envoie une ordonnance.
En retour, le médecin, expédiait par la poste, quelques potions ou autres pilules, tirées de sa pharmacie, afin de soigner l’illustre personnage qui trouvait toujours « ces précieux cristaux, miraculeux ».
Par ailleurs, le 17 septembre 1903, le médecin répondit à un courrier de Rodin, non sans humour, car il n’avait pas eu de nouvelles depuis quelques temps : « Mes chers amis, votre lettre est venue nous apprendre que vous étiez encore de ce monde…savez-vous qu’il y a bien longtemps qu’on ne vous a vus au Châtelet. Si c’est l’artiste qui empêche d’aller voir ses amis, au diable la gloire, j’aime mieux l’amitié… ».
Quand Rodin venait au Châtelet, il couchait toujours dans une chambre, au premier étage, dont la fenêtre, donnait sur le côté de la maison où se trouvaient le jardin et le verger.

Chambre de Rodin

Chambre de Rodin

Dans la partie boisée, Rodin et Vivier aimaient à se promener, devisant de concert. Le sculpteur, tout en parlant, était sans cesse en train de dessiner sur les manchettes qu’il portait. De retour à la maison, dès qu’il les enlevait, la domestique de Vivier, toujours attentive, se précipitait pour les laver, au grand dam du docteur et sans doute de Rodin !
Le 4 février 1904, le médecin envoya par le train, « 35 pieds de chasselas » à planter dès que possible à Meudon. Il demanda par ailleurs au maître, s’il n’était pas possible de lui envoyer un petit sujet en plâtre, avec sa signature, pour la tombola de la kermesse du secours aux blessés militaires dont il était président « …ce lot serait le plus apprécié de tous… ».

Un jour d’octobre 1906, Rose ayant vu une belle vache, lors d’un de ses passages au Châtelet en parla à Rodin qui sollicita Vivier pour en acquérir une, afin de l’élever à Meudon, à la villa des Brillants.
Trois mois de recherches, de contretemps, furent nécessaires pour trouver et pour acheminer « Coquette » jusqu’à Meudon, par le train et dans de bonnes conditions. De nombreuses missives furent échangées pour assurer le transport et l’acheminement à destination.

la vache Coquette et le couple Rodin
Coquette et le couple Rodin dans le jardin de Meudon
photo: Harry C. Ellis (in Rodin intime B. garnier).

Plusieurs services, dont la Compagnie des chemins de fer, furent sollicités.
Finalement, la petite vache bretonne, Coquette, arriva à bon port 17 janvier 1907.
Rodin en indiqua toute sa satisfaction, dans une lettre datée du 9 février 1907…
A suivre…

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