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Modifiée le 8 juin 2020

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Rixes « ordinaires »

au Châtelet-en-Brie au XVIIIe siècle

Sous l’Ancien Régime (avant 1792), il existait des justices seigneuriales. Le Châtelet-en-Brie n’y faisait pas exception. Cela entraînait pour les Dames de Poissy, Seigneurs du Châtelet, qui avaient droit de haute et basse justice, des charges considérables : entretien d’un auditoire, voire d’un lieu de détention de prisonniers, un juge de droit (car le seigneur ne pouvait juger en personne), un procureur fiscal et un greffier (huissier). Mais en général, les justices seigneuriales sont dites « subalternes » ou justices de « villages ». Souvent, dans le royaume, beaucoup de délits se traitaient chez les notaires (Dictionnaire de l’Ancien Régime, sous la direction de Lucien Bély).

Vivre en paix en famille, entre voisins, dans une communauté villageoise, a de tout temps paru difficile ; les brouilles et les conflits étaient nombreux. S’ils n’arrivaient pas à les résoudre eux-mêmes, le notaire était heureusement tout proche, prêt à aider à aplanir ces nombreux différends et à éviter de coûteux procès. Il était souvent question de conflits liés aux biens : l’appartenance d’une fontaine ou d’un chemin sur une propriété. Si les querelles ne pouvaient se régler à l’amiable, la justice locale en était saisie et des témoins étaient invités à relater ce qu’ils avaient vu ou entendu (Geva Thoquet « La vie dans un village du Morvan d’après les écrits de l’époque »).

Les trois faits divers qui suivent furent portés devant la justice du Châtelet-en-Brie. Ils datent successivement : du 16 mars 1734, du 28 juin 1735 et du 12 juillet 1738. Ils impliquent des familles châtelaines pour des méfaits plus ou moins graves, commis à l’encontre de voisins : insultes, agressions.
Notons qu’une famille a souvent défrayé la chronique locale, dans différentes affaires. Il s’agit de plusieurs membres de la famille Malescot qui sont notamment impliqués dans les 3 procès que nous relatons dans cette publication.

Le mardi 16 mars 1734

Une bande de jeunes a voulu rentrer par effraction dans la ferme de Mme Garcier, le 9 mars 1734. Le 16 mars 1734, trois châtelains viennent témoigner devant le juge, de ce qu’ils ont vu ou entendu le mardi 9.

1er témoin : « Antoine Damienville, âgé de 20 ans ou environ, manouvrier en ce village et au service de la veuve Garcier. A déposé que le mardy neuf de ce mois de mars vers 3 heures de l’après-midi, étant à travailler dans la cour de la ferme dont les 2 portes (la grande et la petite) étaient fermées, il vint plusieurs jeunes au nombre desquels il reconnut le fils cadet d’Edme Gautier vigneron et les fils cadet et aîné de François Malescot boucher du Châtelet. Ils frappèrent à la petite porte de la ferme qui était fermée. Quelques jeunes constituant la bande attendaient à la grande porte qu’on vienne leur ouvrir.
La veuve Garcier se rendit compte que ces jeunes ne venaient que pour l’insulter, refusa d’ouvrir une quelconque porte. Le fils Gauthier, étant resté à la petite porte, entreprit de monter par-dessus le mur de la cour et se tenant de pilier en pilier se rendit dans la cour en longeant la couverture d’un apenty adossé au mur. Il espérait pouvoir ouvrir la grande porte à ses amis : peine perdue, ses camarades de forfaiture avaient déjà cassé une planche d’un battant de la grande porte et avaient entrepris de déclouer une autre planche et cassé la traverse du haut du battant. Mais le déposant reconnut ceux qui avaient endommagé le battant, parmi eux se tenait le fils aîné du boucher Malescot ».

2e témoin : « Marie-Anne Damienville, femme de Nicolas Grellet, chartier, âgée de 30 ans ou environ, étant il y a 8 jours, dans l’allée qui conduit à la ferme seigneuriale, a déposé avoir vu le fils Gautier monté sur le mur de la cour, proche de la petite porte qu’il ouvrit. Plusieurs enfants à la suite du fils Malescot et du nommé Le Bègue injuriaient la veuve Garcier en l’envoyant se faire f..tre et qu’ils se foutaient d’elle ».
Elle entendit dire qu’ils avaient cassé une planche d’un battant.

3e témoin : « Gilbert Denis, manouvrier au Châtelet, agé de 40 ans ou environ A déposé que le mardi neuf vers 3 ou 4 heures de l’après-midi, étant en train de battre du grain dans la grange de la ferme, il aperçut aussi le fils Gautier sur le mur adossé à un apenty et descendre dans la cour pour ouvrir la petite porte pour laisser entrer le fils Malescot, le fils Bègue et plusieurs enfants qui insultèrent la veuve Garcier, pendant une demi heure ou plus, mais il n’entendit pas ce qu’ils disaient ».

Nous n’avons pas trouvé dans les archives le verdict prononcé à l’issue de cette audience.

Le mardi 28 juin 1735

« En l’auditoire du Châtelet-en-Brie, [« l’auditoire » : voir article du VAV n°117-juin 2012], à la requeste de François Simon tonnelier, pour son épouse Jeanne Champeaux, contre, François Malescot boucher dudit lieu, Marie Limosin son épouse et Louis Malescot »…
9 témoins se succédèrent à la barre et furent invités à dire ce qu’ils avaient vu ou entendu. Les 4 premiers témoins se présentèrent pour dire ce qu’ils savaient de l’altercation entre François Simon et L’un des fils Malescot, prénommé Louis.

1er témoin : Jean Petit jean, vigneron 45 ans raconta que le jour de l’Ascension revenant des « vespres » avec son ami Nicolas Brisson, ils entendirent un grand bruit dans le pré situé au « Plessier ». 

Tous deux se précipitèrent et virent François Simon et l’un des fils Malescot s’empoigner au collet et se « chamailloient » en s’injuriant l’un l’autre. Le témoin entendit Malescot dire audit Simon « bougre pourquoy passe tu là » ?
Simon répondit : « Bougre de morveux pourquoy veux-tu mempescher d’y passer » ? Malescot fils lui rétorqua que c’était un « bougre de Jean Foutre ».
Simon rétorqua qu’il en était un autre…

2e témoin, Nicolas Brisson (ami du premier témoin), vigneron de 24 ans réitéra les propos de son ami qu’il accompagnait au moment de la rixe.

3e témoin, dont le nom est illisible sur le document initial, vit François Simon tenant un cheval par la bride passer dans un sentier entre une
« haye » et un pré situé au long du Plessier ; il ignore à qui appartient ce sentier. Mais Simon entra dans le sentier et Louis Malescot arracha un pieu qu’il ramassa, poursuivant Simon qu’il prit au collet. Les témoins tentèrent de les séparer. Malescot fils tenta d’empêcher Simon de passer dans le pré.
Ce à quoi Simon se défendit en répondant que c’était un chemin où tout le monde passait et qu’il ne s’en priverait pas d’en faire de même. Sur quoi les insultes fusèrent de part et d’autre. Simon termina la querelle en déclarant qu’il était « plus honneste » homme que la famille Malescot.

4e témoin, Edme Gautier, 19 ans, dit le jeune, car fils d’Edme Gautier, cabaretier. Lui aussi témoigne qu’il avait assisté à la rixe entre Louis Malescot et Simon, et entendu les injures proférées. Il déclare qu’il avait séparé les deux hommes qui menaçaient de se battre.

Les 5 personnes suivantes témoignèrent de ce qu’elles avaient vu et entendu au cours de l’affrontement entre la femme Malescot (Marie Limosin) et la femme Simon (Jeanne Champeaux).

5e témoin, Marie Jeanne Loiseau, femme d’Antoine Dudon, âgée de 38 ans.
Etant à la porte de sa maison, elle vit la femme Malescot dans sa cour et celle dudit Simon qui étendait du fil au-dessus de la boutique du boucher Malescot afin de faire sécher son linge. Cette dernière traita la femme Simon de « beste épaulée ».  Agressée verbalement, elle ramassa de la boue dans la « rüe » qu’elle « jetta » violemment sur la femme Malescot qui en fit autant.

6e témoin, Marie Madeleine Denisot, femme de Simon Saunier l’aîné, cordonnier, âgée de 61 ans, revenant de Fontaine-le-Port, en passant devant la maison de Malescot entendit les injures proférées par les deux femmes.

7e témoin, Jean Baptiste, 29 ans, déclara que la veille de « l’asension » à 11h du matin, il vit et entendit devant la porte de la maison Malescot, les deux femmes qui se querellaient réciproquement, s’injuriaient et se jetant de la boue. La femme Simon traita la femme Malescot de « Mauvaise riche ».
Pour le déposant, il s’agit de la femme Malescot qui a jeté la première la boue et une pierre. Atteinte au corps la femme Simon riposta, mais en vain car la femme Malescot rentra précipitamment chez elle.

8e témoin, Simon Prot, 40 ans, menuisier disant que la veille de « l’Asension » vers midi, étant dans sa boutique il aperçut la femme Simon étendre du fil et la femme Malescot traiter celle de Simon de « beste épaulée » qui jeta de la boue à son ennemie qui répondit par un jet de pierre.

9e témoin, Elisabeth Lepine, femme de Louis Jaquemard cabaretier déclara qu’une semaine plus tôt, entendant du bruit dans la rue, sortit et vit ce que faisait la femme Simon en déployant du fil, elle entendit des invectives. Notamment, la femme Malescot qui traitait celle de Simon de « beste épaulée ». Sur quoi elle demanda à la femme Malescot si elle connaissait le sens de cette injure. Son interlocutrice, ne sachant que répondre, la femme Simon lui expliqua « c’est une putain… ». Sur quoi les deux femmes s’affrontèrent en jetant boue et pierre. Enfin elles se calmèrent et rejoignirent leurs foyers respectifs comme si rien ne s’était passé.

Le samedi 12 juillet 1738

L’agression de la femme Cuissart par la fille Malescot :
« Suplie humblement Dominique Cuissard laboureur demeurant en ce lieu disant que le jour d’hier sur les 6 ou 7 heures du soir Ladite femme du Supliant Etant dans le pré situé au Châtelet-en-Brie au bout de la Ruelle de la Roche à garder ses vaches qui y paturaient[.] Lequel pré appartenant au supliant, la fille aînée du nommé Malescot, demeurant en ce lieu qui était dans un autre pré attenant celuy ci-dessus nommé des Trois rois a l’heure des Vespres.

Attribué à Giovanni Barbierie (1591-1666) »> « Deux filles se battent »
Attribué à Giovanni Barbierie (1591-1666)

Serait venue dans lendroit où était la femme du supliant a laquelle elle aurait dit de faire sortir ses vaches d’où elles étaient, a quoy [ladite] femme du supliant ayant répondu qu’elle n’en ferait rien, par ce que lesdites vaches étaient sur son héritage. Ladite Malescot se serait jetté sur la femme du Supliant, armée qu’elle était d’un morceau de fer de la grosseur d’un manche d’une pelle a feu qui est un instrument du métier de bouche pour vuider les Boyaux des Bestes qu’ils tuaient, Et luy en avoit donné plusieurs coups sur plusieurs partyes de son corps, Nottament à son bras gauche de manière que ladite femme qui est enceinte de 4 mois ou environ est tombée par les coups que luy avait donné la fille Malescot. Et a resté pendant quelques temps dans un dangereux evanoissement, après quoy elle a regagné comme elle a pu sa maison avec beaucoup de difficulté. Et comme un pareil attentat est très Répréhensible et mérite punition et dailleurs [ladite] femme est grièvement Blessée. C’est la raison pour laquelle Elle vous donne la présente Requeste ».
En effet, au regard de la gravité des faits rapportés par le suppliant, Dominique Cuissard, époux de la victime, l’huissier royal au baillage de Melun, Pierre Rousseau, donne assignation à Michel Jean Bedassier tabellion et greffier de la prévôté de la Chatellenie du Châtelet en Brie, donne l’ordre que la victime, Marie Durû, soit « vüe et visitée par françois Bourgeois, chirurgien juré et aussi médecin légiste dudit Chatelet en Brie… ».

Marie durû doit être vue et visitée par le chirurgien.
(AD77 cote B 95)

Nous n’avons pas pu retrouver, le jugement définitif prononcé à l’encontre de la fille Malescot, à la suite de l’expertise du médecin légiste. Mais à n’en pas douter, la sanction qui lui fut infligée a dû être lourde.

En guise de conclusion, comme nous venons de le voir nombre de disputes étaient essentiellement des injures très « imagées » et des tentatives d’intimidations perpétrées par des hommes ; les femmes n’étaient pas exemptes de violences, parfois extrêmes, mettant en danger la vie d’autrui. Les faits reprochés à la fille Malescot en sont un parfait exemple.

P. Mary

« Rixe »
Attribué à Jan Steen (1626-1679)