Vous êtes ici : Accueil / La SHCB77 raconte… / Déclaration de grossesse et mortalité infantile au XVIIIe siècle >>

Modifiée le 27 janvier 2020

Texte + ou –

Déclaration de grossesse et mortalité infantile au XVIIIe siècle

Voici un extrait de déclaration de grossesse au Châtelet-en-Brie (AD77 cote B95 25 mars 1743).

« Le lundy vingt cinq Mars mil sept cent quarante trois, Marie Madeleine Vilain se rendit à la prévôté Royale du Châtelet en Brie afin d’y effectuer une déclaration de grossesse. Cette jeune femme âgée d’environ 20 ans, originaire d’Avon, demeurait depuis le 1er janvier 1743 à la ferme des Grandes Maisons, sise au Châtelet en Brie, en qualité de Servante de René Fion laboureur en ce lieu. Auparavant elle travaillait au service de sieur François Arnoult, receveur de cette terre et Seigneurie. Elle y resta un an. Elle déclara que quinze jours après la Saint Jean Baptiste dernier, le nommé Antoine berger du Sieur Arnoult, la sollicita pour avoir sa « compagnie charnelle » qu’elle refusa et résista de toutes ses forces. Plus tard, ledit Antoine étant revenu tard des champs, il lui demanda de l’aider à serrer son trouppeau de bestes à laine. Elle accepta et dans la bergerie, Antoine la prit de force et la jetta sur le fumier et…par force et par violence et malgré elle, il eut sa compagnie charnelle. Ceci se répéta quatre mois durant, en sorte que des faits et œuvres d’Antoine, elle se trouva grosse et encintte ».
On lui rappela au cours de sa déclaration de « se comporter sagement pour la conservation du fruit dont elle est encintte, lui faisant promettre de faire en sorte, que par sa faute, il ne lui arrive ni perte ni accident…
Elle jura avoir dit la vérité et ne savoir ni écrire ni signer ».

Pour quelles raisons cette jeune femme éprouve-t-elle le besoin de déclarer qu’elle est enceinte, sans être mariée, devant les autorités de justice du Châtelet, lieu où elle demeure ?

En vérité, la déclaration de grossesse était un acte très ancien.
A l’origine, il s’agissait de dénoncer un homme qui ne voulait pas épouser la jeune fille qu’il avait séduite et abandonnée.
La future mère espérait ainsi obtenir une participation aux frais d’entretien de l’enfant à naître. Cela s’apparentait à une plainte officielle, surtout en cas de viol.
Mais en 1556, Henri II, roi de France, publia un édit qui fit entrer la déclaration de grossesse dans la procédure criminelle stipulant que la mort d’un enfant « bâtard, non baptisé » devenait une présomption d’infanticide entraînant la condamnation à mort de la mère par pendaison.
En effet, l’infanticide, de par sa clandestinité et la nécessité de prouver que l’enfant mort était né bien vivant, rendait difficile la répression du crime.
La déclaration de grossesse en bonne et due forme, devant une autorité compétente prouvait que la maman ne cherchait pas à « celer », c’est-à-dire à cacher son état.
Ceci était suffisant pour ne pas accuser la mère, si l’enfant était mort-né ou décédait après son baptême ou ondoiement, dans les heures qui suivaient l’accouchement.

Dans tout le pays, la mortalité était très importante. Il en était de même au Châtelet.
Entre 1749 et 1758 par exemple, dans notre village, sur un total de 364 baptêmes, 19 enfants moururent à la naissance, 69 à moins d’un mois, 69 à moins d’un an, soit 43% des baptisés, décédèrent au cours de la première année.

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, pour se protéger contre le nombre croissant d’enfants abandonnés, certaines municipalités, notamment urbaines, remirent à l’honneur la dénonciation du père et exigèrent des femmes enceintes et non mariées, une déclaration dans laquelle elles devaient dénoncer le père de l’enfant pour qu’on puisse lui demander de participer à l’entretien du nourrisson, notamment en cas de viol.

Cette mesure toute citadine était destinée à protéger, certes les mères, mais aussi les deniers des hôpitaux ou de l’Hôtel Dieu, recueillant les enfants abandonnés.

A l’aune de ces précisions, revenons au cas qui nous intéresse au Châtelet, pour signifier qu’au début du mois d’avril suivant sa déclaration de grossesse, Marie Madeleine Vilain accoucha d’une petite fille qu’elle prénomma Marie Madelene Victoire, déclarée de père inconnu.

Voici un extrait de l’acte de baptême : « …ier mois d’avril, Je Curé soussigné ai baptisé une fille née du même jour, que Marie Bourgoin, femme de Pierre Pérard vigneron, sage femme de cette paroisse m’a dit être issue de Marie Madelene Vilain fille de Jaques Vilain manouvrier demeurant à Avon et de défunte [le nom de la mère manque].
Est accouchée dans cette paroisse chez Jacques Bridou chartier, dont le père est inconnu.
Le nom de Marie Madelene Victoire a été donné à cet enfant : parrain Nicolas Heurtois fils de Nicolas Heurtois Aubergiste du Dauphin et Louise Gauthier, ses père et mère.
La maraine Marguerite Bedassier fille de Bedassier procureur fiscal de cette paroisse et de Marie Benoist, ses père et mère.
Le maître d’école présent a signé avec moi… ».

AD77 cote 5MI 1908 page 58(1739-1765
AD77 cote 5MI 1908 page 58(1739-1765)

Comment devenait-on sage-femme ?

Les sages-femmes, étaient souvent des mères ayant plusieurs enfants, n’ayant reçu aucune formation médicale, mais habilitées par le curé qui recrutait « de bonnes chrétiennes », insoupçonnables d’infanticides ou pratiques abortives, sachant pratiquer l’ondoiement.
Les registres paroissiaux mentionnent les noms de sages-femmes du Châtelet à partir de 1696.
Nous trouvons par exemple, que le 29 août 1696, le curé Martin stipule qu’« Anne Le clerc veuve de Pierre Vaumorin, charron, a prêté entre mes mains et en ma présence le serment de sage-femme en cette paroisse. Signé : Martin curé du Châtelet ».

Précisons d’autre part, que l’ondoiement, consistait en un baptême simplifié pratiqué par la sage-femme ou une grand-mère, dès la naissance du bébé, voire, juste avant la naissance, quand le bébé était en grand danger de mort. Il avait lieu en dehors de la présence du prêtre.
Il s’agissait simplement de verser de l’eau sur le haut du front du bébé en disant, « Je te baptise au nom du Père,  du Fils et du Saint-Esprit ».
Dès que l’enfant était tiré d’affaire, l’ondoiement était complété en l’église, par le curé dans les plus brefs délais. Dans ce cas, on parlait « de baptême suppléé ».

Accouchement au XVIIIe siècle

Qu’est qui pouvait justifier l’ondoiement ?

Compte tenu de ce qui précède et de la forte mortalité infantile, nos ancêtres faisaient donc baptiser leur nouveau-né le jour de sa naissance ou le faisait ondoyer, car les croyances laissaient à penser que toute âme qui mourait sans sacrement était vouée à errer dans « les limbes », lieu où il n’y a ni récompense, ni punition. Car les enfants qui n’avaient pas été baptisés, ne méritaient, ni l’enfer, ni le purgatoire, ni le paradis.
Notons par ailleurs que l’acte de baptême fut jusqu’en 1792, le seul document officiel justifiant la naissance d’un enfant. Le curé de la paroisse étant le gardien et le garant de tous les registres de naissances, de mariages et de sépultures.
C’est à partir du 20 septembre 1792, que les actes d’Etat civil se substituèrent aux registres paroissiaux. Tous ces documents, allaient désormais être rédigés et détenus par les mairies.

Patricia Mary