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Modifiée le 26 janvier 2021

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Un Mamelouk

aubergiste au Châtelet

Le dictionnaire nous apprend que « mamelouks » désigne une dynastie qui régna sur l’Égypte et la Syrie dont les sultans étaient choisis parmi les milices de soldats esclaves.
À la fin du XVIIIe siècle, sous le Directoire, Napoléon mena l’expédition d’Égypte. Il eut à combattre la redoutable milice des Mamelouks qui était précédée de récits frappant l’imagination. Mais un grand nombre de ces chefs guerriers, mécontents de la tyrannie et du despotisme des beys, avaient abandonné leurs drapeaux pour suivre la fortune de la France.

Photo d'un mamelouk

Figurine d’officier Mamelouk
Imagerie internet miniature Andrea

La caserne de Melun fut choisie comme lieu de leur garnison. « La figure étrangère de ces nouveaux hôtes, qui, des bords du Nil, de la Mer Rouge et du Jourdain, étaient venus chercher un asile et une nouvelle patrie sur les rives de la Seine, leur langage oriental, brillant de métaphores, leur costume arabe si pittoresque, aux couleurs éclatantes, orné de broderies d’or et de soie, leurs turbans, les aigrettes qui les surmontaient, leurs armes, dont les noms et les formes sont inconnus, enrichies de pierres précieuses, d’or et de ciselures, leurs chevaux si légers, revêtus d’ornements et de harnais d’un style différent, leur adresse si merveilleuse à les guider, les exercices d’équitation, auxquels ils se livraient avec tant de souplesse, fuyant et s’arrêtant avec la même vivacité, tantôt presque debout sur leurs coursiers, tantôt couchés sur leurs flancs, laissant tomber leurs yatagans, et les ramassant sans ralentir leur course ».

Tout, dans ces Égyptiens, étonna et frappa de surprise la France entière. Plus tard, l’Empereur les attacha à sa personne, et ils firent partie de sa garde, le suivant jusqu’à l’île d’Elbe.
« Puis, les Mameluks ont perdu leur type primitif pour adopter nos mœurs, nos habitudes, notre langage, comme ils ont adopté notre patrie ; en un mot ils sont devenus Français ».

Parmi tous ces militaires notons Abdalla d’Asbonne, né à Bethléem, d’une famille chrétienne, dans les années 1775. Il est guide interprète à l’état-major de l’armée d’Orient en 1798. Sous-lieutenant aux mamelouks de la Garde consulaire en 1802, il reçoit la Légion d’honneur en 1804. Lieutenant en 1805, il est nommé capitaine instructeur chef d’escadron en 1811. Il participe à de nombreuses campagnes qui lui occasionnent plusieurs blessures.
Le 12 septembre 1809, il épouse à Melun, Joséphine Duverger, fille de Jacques Duverger ancien notaire à Melun. Il aura deux enfants, Abdalla Charles, né le 2 février 1812 et, Alphonse né le 11 juillet 1813. Hélas, Joséphine, son épouse, décède le 5 septembre 1814, comme son premier fils Abdalla Charles, le 29 mai 1815. Alphonse le second fils décèdera à son tour le 4 août 1823.
Abdalla d’Asbonne obtient sa naturalisation le 18 juin 1817.
Monsieur Abdalla d’Asbonne se remarie le 4 novembre 1822 avec Marie Augustine Cécile Saviot qui lui donnera un garçon, Charles Alfred, le 24 août 1832.
En 1830, lors de la conquête de l’Algérie, Abdalla d’Asbonne est interprète de l’armée expéditionnaire d’Afrique. Deux ans plus tard, il est promu officier de la Légion d’honneur.
En 1834, il est nommé consul de France par Louis-Philippe auprès de l’émir Abd El-Kader.
Voilà ce qui concerne la vie d’Abdalla d’Asbonne.

Mais pourquoi s’intéresse-t-on à lui ?

Son nom apparaît sur les registres cadastraux du Châtelet. En effet, il est devenu propriétaire le 1er octobre 1827, au Châtelet, d’une auberge et de ses dépendances. L’acte notarié nous dit que l’auberge se nomme « La Madeleine ».

Cadastre Napoléonien 1812

Cadastre Napoléonien 1812

« Elle est située se tenant du levant sur la grande route de Melun à Montereau et du couchant aux sieurs Vaumorin. L’ensemble se compose de :

  • un corps de bâtiment sur la route consistant en une cuisine ayant deux entrées, l’une sur la rue, l’autre sur la cour, un cabinet et une salle à manger le tout au rez-de-chaussée, au premier étage deux chambres à feu et un cabinet, grenier sur les dites chambres et cabinet le tout couvert en tuiles ;
  • une écurie en suite de la dite salle et d’une porte charretière, grenier au-dessus couvert en tuiles ;
  • un poulailler et une grande écurie le tout couvert en tuiles ;
  • une autre écurie attenant à celle-ci couverte en tuiles, un abreuvoir dépendant de la dite propriété ;
  • un bâtiment servant d’écurie composé de deux travées couvertes en tuiles ;
  • une autre porte charretière et un petit cabinet à côté servant de fournil ;
  • une cour au milieu des bâtiments dans laquelle il y a un puits (une mare) de la contenance de 28 mètres de large sur 36 mètres de long ;
  • un jardin derrière les bâtiments de la contenance de 10 ares 96 centiares».

Cet emplacement se situerait, comme l’indique le cadastre napoléonien de 1812 à l’actuelle « place de la Scierie » entre le 18 et le 26 de la « rue du 26 Août 1944 ».

Portrait d'Abdalla d'Asbonne

Portrait d’Abdalla d’Asbonne

Il est bon de se souvenir qu’à cette époque il existait, presque en face le « relais de la poste aux chevaux du Châtelet » dont l’entrée et la sortie se situeraient aux actuels numéros 3 et 7 de la même « rue du 26 Août 1944 ». Cette rue est l’aboutissement de plusieurs années de discussions avec le Duc de Praslin, propriétaire du château de Vaux-le-Vicomte, qui refusait que la route de Melun à Montereau par Le Châtelet passe par Sivry. Malgré cette très forte opposition cette route fut ouverte en 1775. Un contrat d’entretien de la route fut signé avec Joseph Faure de La Pérouse le 19 décembre 1780.
Le 13 novembre 1844, monsieur Abdalla d’Asbonne et son épouse Marie Augustine Cécile Saviot vendent l’auberge à monsieur François Aimable Colin et son épouse Héloïse Carlier. Monsieur d’Asbonne décède le 22 novembre 1859 à Melun où il est enterré.
Nous pouvons noter ci-dessus un tableau réalisé par Félix-Joseph Barrias (1822-1908) qui représente monsieur d’Asbonne « dernier officier des mameluks, mort récemment à Melun, d’après le portrait peint par M. Barrias et copié par lui ».

Revenons quelques années en arrière

L’auberge de « La Madeleine » en 1827 est le résultat de nombreuses transactions qui montrent les difficultés de la vie de cette époque.

Le 30 octobre 1785, devant maître Cocteau, Mathurin Noleau, prêtre curé du Châtelet, vend à titre de rente foncière à madame Marie Françoise Dumesnil plusieurs parcelles de vignes et des bâtiments dont l’hôtellerie appelée « Les bons Enfants ». Madame Dumesnil, aubergiste, est la veuve d’Edme Laurent Gauthier, tonnelier. Elle épousera en secondes noces Pierre Ragan. Au décès de madame Dumesnil, Pierre Ragan épouse Angélique Blay.

Le 19 floréal an V, (8 mai 1797) devant maître Duverger, Louis Bourguignon et sa femme Marguerite Victoire Gauthier échangent des parcelles de terre contre les bâtiments suivants :
« Une boutique, chambre au bout servant de chauffoir, ayant un four, petite chambre attenante, grenier sur le tout, cour et jardin derrière, le tout situé audit Châtelet sur la grande rue ».

Le 27 messidor an XIII (16 juillet 1805), monsieur Pierre Ragan vend à monsieur Pierre Joseph Pagnier l’auberge qui porte la double enseigne « Les bons Enfants » et « Le Panier ». Sans doute un jeu de mot avec son nouveau propriétaire !

Le 13 novembre 1806, a lieu la vente par licitation de l’auberge appelée « Le Panier » au profit de maître Duverger pour une somme de 10 800 francs. Ces différentes ventes ont, par ailleurs, laissé des créances et, maître Duverger s’est retrouvé sans disponibilités. Le 30 mars 1808, l’auberge est vendue à rente foncière à monsieur Jacques Martin Maumé et son épouse Marie Madeleine Rabourdin moyennant 800 francs de rente annuelle. Cet accord n’ayant pas été tenu, un jugement du 4 juin 1820, résilie le bail. Monsieur d’Asbonne est venu en aide au notaire et le 1eroctobre 1827, monsieur et madame d’Asbonne deviennent propriétaires à titre de dation* en paiement de ce qu’ils avaient consenti à monsieur Duverger.

Le 4 novembre 1844, devant maître Cocteau, monsieur d’Asbonne revend l’ensemble à monsieur François Aimable Colin et madame Héloïse Carlier. Monsieur Colin a deux « casquettes », cultivateur et aubergiste. L’auberge n’a pas dû être rentable car l’on trouve dans un acte du 27 décembre 1900 de maître Caillaud (AD du 77 : 227 E 457) que monsieur Colin avait acheté une ferme.

Il faut noter qu’à partir de 1886 monsieur Georges Ernest Granger, marchand de bois, a acheté des terrains situés au sud de ce qui avait été l’auberge pour y installer une scierie. L’ensemble des deux terrains sera repris par monsieur Pierre Émile Brun, industriel, le 14 juin 1930, pour continuer l’activité de la scierie.
L’entreprise de maçonnerie Carca fut longtemps voisine de la Poste sur la « place de la Scierie ».

La Scierie

La Scierie

Depuis 2007, les bâtiments de l’ancienne auberge sont devenus propriété de la commune qui héberge les Archives communales et deux salles d’activités.

Ce document a été construit à partir du livre « Histoire de Melun » de M.H.G. Nicolet, des documents d’état civil, de registres cadastraux des archives communales et des transcriptions conservées aux archives de Seine-et-Marne : 4Q4/1/A451, 4Q4/1/A393, 227 E 92 et 20E109.

*Dation : fait de se libérer d’une dette par une prestation ou un bien différent de celui qui était initialement prévu au contrat.

Jean-Jacques Brisedou

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