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Vol de moutons…

…sous Louis XV
au Châtelet-en-Brie

Mouton

Ce matin du 1er Janvier 1741 vers 6 heures, Pierre Tancelin, berger au Traveteau, s’apprêtait comme chaque jour à lâcher ses moutons afin de les mener paître.

Très surpris de découvrir la porte de la bergerie ouverte, il s’aperçut que la corde qui maintenait celle-ci fermée avait été coupée. Soupçonnant un vol commis dans la nuit, il compta ses moutons et constata qu’il lui en manquait cinq. Il courut en avertir son maître Charles Jouin, laboureur au même lieu.

Très rapidement, les soupçons se portèrent vers deux larrons, Antoine Dudon, maréchal au Châtelet, et Thomas Bunet dit Voisenon, soldat aux gardes françaises du régiment de Montaigu à Melun. Tous deux amis et cousins, avaient la réputation d’être très pauvres, de mauvais «renom» et «fainéants» de surcroît.

Le berger et son maître se rendirent rapidement chez les deux hommes qui ne cherchèrent point à nier leur forfait, d’autant que les restes de laine, de suif et les peaux de mouton n’avaient même pas été dissimulés.

Malgré les raisons invoquées: La misère, la faim, les remords et la promesse de rembourser les moutons dès qu’ils auraient de l’argent, Charles Jouin déposa une plainte et la justice va suivre son cours.

Le jeudi 16 Mars 1741 à 16 heures, Justin Le Pape, écuyer et 1er lieutenant de la maréchaussée, de la généralité de Paris en résidence à Melun, accompagné de 4 cavaliers, se transporta au Châtelet afin d’arrêter les nommés Antoine Dudon et Thomas Bunet «rhodeurs de nuit», accusés de plusieurs vols et soupçonnés d’avoir commis des actes violents envers autrui.

Antoine Dudon sera arrêté chez lui, et son complice au Vert-Saint-Denis où il s’était retiré chez un fermier en qualité de «chartier».

Les deux hommes furent écroués le jour même, «en les prisons» de Melun.

Interrogés dès le lendemain sur les délits commis, Antoine Dudon reconnut avoir eu «le malheur de voller» quatre moutons dans la bergerie de Charles Jouin et ce, en quatre semaines, aidé et encouragé par Thomas Bunet.

Pour effectuer ces vols, ils seraient passés par une brèche existante dans le mur d’enclos de la ferme; parvenus à la bergerie, ils n’auraient eu qu’à dénouer la maigre corde qui fermait la porte. Tous deux poussés par la faim «les volloient, ils les mangeoient sans pain et sans sel».

 

 (Archives départementales B95)

 

Thomas Bunet reconnaîtra à son tour les faits reprochés, ainsi que les conditions dans lesquelles ces larcins se sont accomplis.

Mais en cette époque, Le Châtelet et ses environs connurent d’autres crimes non élucidés.

Nos deux compères ayant mauvaise réputation et rôdant nuitamment devinrent des suspects de choix.

Ainsi, leur demanda-t-on:

S’ils n’avaient pas volé, avec effraction, à la Ferlandière où ils auraient pris des barres de fer pour assassiner le fermier.

S’ils n’avaient pas tué Nicolas Hernaut, vigneron, pour prendre ses économies.

S’ils n’avaient pas volé avec effraction le curé de Milly-en-Brie dans la nuit du 29 au 30 décembre, puis retourner chez lui dans la nuit du 7 au 8 mars afin de l’assassiner.

Affolés par l’avalanche d’accusations, les deux hommes nièrent farouchement avoir participé à ces crimes mais reconnurent en avoir eu connaissance par la rumeur publique.

Suite à une fouille en règle, on découvrira que Thomas Bunet était en possession d’un congé militaire du 27 avril 1740 au 1er janvier 1741, et d’une missive de son sergent le traitant de «coquin» méritant d’être «chastié» pour ne pas lui avoir rendu l’argent prêté.

Pour Thomas Bunet, ne pas avoir rejoint son régiment à la fin de son congé et menacé par un supérieur, pouvait aggraver son cas.

Le lendemain de la confrontation aux témoins de ce long et éprouvant interrogatoire, nos deux voleurs durent se soumettre à la visite du chirurgien.

En effet, à une époque où les sentences les plus courantes consistaient à marquer le criminel au fer rouge, un chirurgien requis par le procureur du «Roy» avait pour mission de visiter les prisonniers, afin de vérifier s’ils étaient déjà des «repris de justice»: des récidivistes dirait-on de nos jours.

C’est ainsi que François Bourgeois, chirurgien, juré royal au Châtelet de Melun, s’est «transporté en prisons royalles dudit Melun pour visitter les nommés antoine Dudon et thomas Bunet pour connoistre s’ils ont esté repris de justice».

 

 (Archives départementales B95)

 

Après examen, n’ayant trouvé aucune marque sur les épaules des accusés, excepté une petite trace sur l’épaule gauche de Thomas Bunet provenant d’un simple coup, le chirurgien pourra délivrer le rapport certifié «véritable» permettant «d’encommencer un procès».

Les accusés pourront désormais, être jugés en vertu de tous les éléments recueillis auprès des «deffendeurs» et des «complaignants».

Mais fin avril, après examen du dossier afin d’instruire le procès, la juridiction «prevostale» de Melun sera déclarée incompétente pour juger nos deux malfaiteurs car, «attendu que ledit Dudon, l’un des accusés est domicilié [au Châtelet]  et que le vol dont il s’agit a esté fait sans effraction», les prisonniers doivent être «transférés en prison dudit Chastelet-en-Brie lieu de la capture…sous bonne et sure garde…les procédures contre eux faittes. Les accusés en ce siège [Melun] portées ou envoyées dans un sac clos et cachesté suivant l’ordonnance par notre greffier au greffe criminelle dudit Chatelet en Brie».

 

(Archives départementales B95)

 

En réalité, tout devra être recommencé: interrogatoires, confrontations, «recollement», sous la direction de Jacques-Pierre Guesperreau, prévôt du Châtelet.

Mais seul Thomas Bunet sera jugé, car Antoine Dudon décèdera le 9 mai dans les geôles de Melun.

Son complice n’étant plus de ce monde, Thomas Bunet reviendra sur ses déclarations précédentes et affirmera avec grande insistance «qu’il navolé avec ledit Dudon qu’un seul mouton chez ledit Jouin le dernier jour de décembre». Et de surcroît il ajoutera qu’ils ont porté laborieusement ce mouton, chacun leur tour, de la ferme du Traveteau, en passant par le moulin à vent, jusqu’au domicile de Dudon proche de la ruelle de la Roche.

 

Le verdict:

Le verdict du procès sera rendu le 11 juillet 1741.

Reconnu coupable du vol d’un mouton et néanmoins suspecté d’en avoir dérobé trois autres avec son complice, Thomas Bunet sera condamné «pour réparation a estre battu […?]de verges sur les épaules, au jour du marché dudit lieu du Chastelet par l’Exécuteur de la haute justice dans le principal carefour estant devant l’auditoire du mesme lieu du Chastelet et ensuitte fletry sur l’epaule droitte d’un fere chaud empreint de la lettre «V» et en outre banny pour trois ans du ressort de la prevoste du Chastelet».

Sera également, condamné à payer une amende ordinaire de 12 livres et 200 livres pour les Dames dudit lieu: Ce sont les religieuses de Poissy qui ont encore jusqu’à la Révolution la haute main sur la chatellenie du Châtelet-en-Brie.

Un mois plus tôt, un rapport plus sévère préconisait que Thomas Bunet soit battu à tous les carrefours du Châtelet, «marqué au fer», mais aussi «condamné à servir le Roy comme forssat en les galères pendant l’espace de trois années consécutives».

 

(Archives départementales B95)